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Miroir, miroir : la relation parasociale

Publié par GEEKULTURA Association, le 9 janvier 2026   170

Article publié dans la revue Geekultura#5

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Souvent, j’ai haussé un sourcil typiquement occidental à cette affirmation bouddhiste : « Tout n’est qu’illusion ».  Après tout, n’était-ce pas l’excuse parfaite pour justifier le déni dont nous faisons tous preuve à un moment ou à un autre face à certains événements de notre vie ? Que ce soit à propos de notre compte en banque, la mort ou nos impôts. Mais le développement de mon intérêt pour les mécanismes fallacieux des réseaux sociaux, à la fois pour m’informer et informer, m’a fait me rendre de compte que les tondus béats avaient tout compris et ce, bien avant que le premier « like » ne fut pressé.

Notre monde est un miroir. Et notre miroir nous ment.

Non, pas le miroir de notre salle de bain – même si chaque jour, à son contact, j’aimerais qu’il puisse me mentir – mais plutôt celui que vous fixez des heures durant, et que vous sollicitez d’un doigt agile allant jusqu’à réinventer une forme d’onanisme : votre fidèle écran. Ce compagnon « digital » qui vous fait croire que votre page préférée est source de vérité, que ce streamer pourrait « vraiment être un pote », que cette influenceuse « vous comprend », ou que ce personnage de série « vous ressemble tellement ».  Hélas, ce phénomène illusoire a été étudié et classifié par les professionnels de la communication depuis bien longtemps, et nous révèle que notre vie est magnifiquement harnachée à notre capacité à nous faire des films. Et ces professionnels ont donné un nom à cette douce folie : la relation parasociale. 

Une connexion à sens unique où vous investissez temps, émotions et parfois argent dans quelqu’un qui ne saura jamais que vous existez ou a une passion que vous pensez salvatrice, mais qui saura vous user jusqu’à la moelle. C’est le grand théâtre de l’attachement moderne, où votre cerveau, expert en auto-illusion, monte une pièce dont vous êtes le seul spectateur. De l’admiration innocente à l’obsession dévorante, ce phénomène se nourrit de nos solitudes connectées, transformant peu à peu la fiction en une réalité alternative étrangement confortable. Mais attention : plus le miroir est séduisant, plus le reflet peut être trompeur.

Cette fascination pour les écrans n’est pas nouvelle. Dès le milieu des années 50, alors que le règne de la télévision commençait à peine et bien avant l’avènement des réseaux sociaux au début des années 2000, deux scientifiques visionnaires, Horton et Wohl, se sont penchés sur ce phénomène. Leur approche, initialement orientée vers le marketing, a ouvert la voie à une compréhension plus profonde des mécanismes psychologiques qui sous-tendent ces connexions à sens unique. Leur étude s’est concentrée sur les comportements humains qui favorisent le développement d’une relation parasociale avec des artistes, comédiens, personnages de fiction, sportifs, présentateurs, et autres figures médiatiques. Ce qu’ils ont découvert est à la fois fascinant et inquiétant, révélant les multiples facettes de notre besoin intrinsèque de connexion, même lorsque celle-ci n’est qu’illusoire.

Au fil des décennies de recherche, on a pu dégager des variations comportementales dans ces relations parasociales, variations que je me suis « amusé » à classer en degrés, chacun reflétant un niveau d’intensité et d’implication émotionnelle différents. Il est crucial de noter que toute relation parasociale, quelle qu’elle soit, est fondamentalement basée sur du vent. Ce phénomène ne se limite pas à notre rapport aux célébrités ; il teinte également nos interactions quotidiennes. Les problèmes de communication si fréquents dans nos relations personnelles et professionnelles sont souvent le fruit de ces constructions mentales unilatérales et de notre incapacité à les remettre en question ou à agir face à elles. C’est la nature humaine qui cherche à combler les vides, à résoudre les inconnues. Toutes les zones d’ombre doivent disparaître, quitte à les illuminer de nos propres fantasmes. Pour moi, voici les différents degrés :

  • Le niveau zéro serait considéré comme le plus sain et le plus bénéfique. À ce stade, l’individu développe une relation d’inspiration avec un artiste, un personnage, un sportif, une œuvre ou une passion. Il s’agit d’un processus naturel de modelage, où l’on puise dans l’exemple d’autrui pour nourrir son propre développement personnel. C’est à ce niveau que naissent souvent les vocations, que s’éveillent les passions. Être inspiré nous permet de singer. Après tout, ne sommes-nous pas des animaux sociaux, condamnés – ou bénis, c’est selon – à interagir avec l’autre ?  Cette forme d’interaction parasociale peut être vue comme un tremplin vers la découverte de soi et l’épanouissement personnel.
  • Le niveau 1 commence à soulever quelques inquiétudes. Ici, on franchit la frontière ténue entre l’admiration et la « sympathie » imaginaire. L’esprit, dans sa quête incessante de sens et de connexion, commence à tisser des scénarii, à imaginer des rencontres. Le fan se projette dans des situations où il interagirait avec son idole, créant de toutes pièces des dialogues et des moments de complicité qui n’existent que dans son imagination. À ce stade, l’engagement financier reste généralement raisonnable, se limitant à l’achat occasionnel de produits dérivés ou de billets de spectacle. Et d’une approche plus libérale, c’est ce degré qui commence à jouer avec les systèmes de monétisation des jeux vidéo ou les abonnements à Netflix.
  • Le niveau 2 marque une escalade significative. L’admiration ou l’obsession cède la place à la vénération, voire au culte. À ce stade, le fan commence à adopter les manières, l’apparence, les expressions de son idole ou les dogmes de son culte. Les couleurs d’un club sportif sont portées religieusement, un tissu coloré (drapeau) revêt une valeur sacrée. Il ne discute qu’avec des gens qui sont de « son côté » et il s’engueule avec les autres. Il est convaincu de connaître intimement le modèle, d’être capable de prédire ses pensées et ses réactions, de parler à sa place, de remplacer le « je » par « nous ». Une illusion de proximité s’installe, nourrie par l’idée que si une rencontre fortuite avait lieu, elle serait nécessairement chaleureuse et complice. La réalité, bien sûr, est tout autre. Ce niveau de relation parasociale est caractérisé par une forte charge émotionnelle. Tout ce qui touche à l’idole devient universel, ses paroles sont traitées comme des vérités absolues. Le fan se transforme en une sorte de prophète, défendant avec ferveur l’image et les idées de son modèle, souvent au détriment de sa propre identité et de son jugement critique. C’est aussi ce niveau qui empêche toute discussion raisonnable et raisonnée avec les défenseurs forcenés de certaines théories (platistes, etc.) ou activités (football, politique, etc.). 
  • Enfin, le niveau 3 représente le stade le plus extrême et potentiellement le plus dangereux de la relation parasociale. Ici, la frontière entre réalité et fantasme s’estompe complètement. L’individu se persuade d’être dans une véritable relation amoureuse ou d’amitié profonde avec la célébrité. Des surnoms affectueux sont utilisés sans retenue, comme si une intimité réelle existait. Le fan se projette dans une fusion imaginaire avec l’objet de son adoration, convaincu d’une compréhension et d’une connexion mutuelles uniques. Les émotions ressenties à ce niveau sont intenses et souvent déstructurées, oscillant entre l’euphorie et le désespoir au gré des « interactions » perçues. L’affabulation atteint son paroxysme, créant une réalité alternative où la relation imaginaire prend le pas sur les véritables interactions sociales. Ce dernier niveau est particulièrement préoccupant, car il peut conduire à des comportements obsessionnels. La frontière entre admiration et harcèlement peut être facilement franchie, mettant potentiellement en danger aussi bien le fan que la célébrité. De plus, cette forme extrême de relation parasociale peut avoir des conséquences dévastatrices sur la vie personnelle et sociale de l’individu, l’isolant de ses proches et l’enfermant dans un monde de fantasmes.

Les relations parasociales sont un phénomène complexe qui reflète notre besoin profond de connexion et d’identification. Bien qu’elles puissent, dans leurs formes les plus modérées, servir de source d’inspiration et de motivation, elles portent en elles le risque d’une déconnexion progressive à la réalité. À l’ère des réseaux sociaux et de l’hyperconnectivité, il est plus important que jamais de rester vigilant quant à la nature de nos attachements médiatiques et de cultiver les relations authentiques dont nous disposons encore. Mais surtout, plutôt que de subir les affres de notre reflet hypothétique, trompé par notre imagination et les certitudes limitées de nos perceptions, le plus important n’est-il pas de savoir qui nous voulons vraiment voir se refléter dans notre miroir ?


Article de :
Xavier PERI
16 novembre 2024